En passant

Fer contre chair

Assise sur le canapé, je regarde mes mains. Elles ne sont plus lisses, comme dans mon enfance, elles ont de nouveau la peau fripée, caractéristique aux hommes du dehors. Elles apparaissent mi-teintes de soleil, mi-rosées par le contact récent avec le métal. Cals, peau tendre, saillie et lignes de carnation.

Et ça te plait ici? Ma langue me trahit et l’histoire défile d’elle même: mes préjugés sauvages, ma fuite vers le grand Ouest, et une histoire d’amour déconcertante avec les plages dorées toutes de métal ornementées.

Les anneaux tintent à la brise marine. L’artiste oscille sur sa ligne, qu’il choisit d’obéir plutôt que de dompter et les balles s’approprient un cercle parfait entre ses mains agiles. Le sourire qui trône sur son visage d’enfant ravi paraît se diffuser et tatouer les âmes voisines. L’enthousiasme contamine chacun à tel point que, celui qui, pour moi, compte un petit peu plus, s’en ira les bras emplis de nouvelles promesses rondes d’amusement.

Il est bientôt l’heure de la nuit, ils iront bientôt grimper le long de leurs arbres d’acier. Ils s’assiéront face à la mer, ou s’accroupiront sur leurs perchoirs. A son habitude, l’étranger d’ici et de là-bas lèvera les bras au soleil pour saisir une énergie céleste pendant que les autres feront danser une fumée douce devant les yeux des passants. Enfin, la lune. Enfin, le hurlement de la meute, gratitude au crépuscule.

En passant

En demi-teinte

Cela commence par une anomalie, une anfractuosité large parmi les cotons du ciel. Entre deux soubresauts du vent, j’harponne l’instantané fugace d’une galaxie nuageuse. Après les secousses-air, viennent le frémissement fiévreux d’une ville du Sud. Dans l’écho des apostrophes, on perçoit le pouls vibrant d’une population sanguine. Les mains s’agitent. Elles roulent contre les feuilles de blé, écorchent les carcasses publiques, s’élèvent devant les voitures filant sur le boulevard. Les « r » au doux roulement se réverbèrent encore et encore contre les pierres de mille ans d’âge et se logent au creux des arches antiques de la cathédrale centrale. A ses pieds, les femmes, penchées sur leur ouvrage, tissent leur religion avec des feuilles de maïs.
Au milieu d’une plaine, l’Histoire s’érige, contre la pluie acide et la chaleur sourde, en des tombeaux-sommets ornementés de visages animaux sauvages. Au loin, la poussière surnaturelle jaune s’insinue entre les maisons, ruines et âmes isolées.

Je trouve le temps de faire glisser mes mines sur les feuilles blanches entre mes conversations bancales trilingues et mes passages au musée. J’aime la partie où l’on devine seulement les traits, le mouvement, cet instant du contraste entre l’ombre qui dresse le caractère et le blanc prometteur. Ma nouvelle amie aux couleurs rousses trouve ça beau, mes traits embrouillés et mes mains grises de graphite. Moi, j’aime son unique tracé précis et l’esprit enfant qui habite ses dessins.
Finalement, on s’entend toutes les deux sur les couleurs – oh, toutes ses si belles couleurs! – qui habitent Mexico.

Où ira-t-on

Les fêtes sont passées; l’année entreprend déjà de s’avancer, prudente sur la glace, vers février. Les secondes se sont écoulées, encore, à toute allure. Une respiration plus tard et la jeunesse a mûri. Jours devenus mois, mois devenus saison, saisons devenus année et le futur est passé.

Les jours s’égrènent discrets, tels les gouttes de rosée qui roulent au bas des feuilles au petit matin dans la plus grande pudeur. A peine lundi que dimanche s’annonce, dix journées en une: les pages avant le soleil, le café sur l’océan, la pluie, la couleur neutre du bureau, l’hyperactivité du déjeuner, la nuit, l’instruction tardive, la chaleur d’un lit partagé.

Ils glissent les moments, ils s’éloignent sur le fleuve tranquille de l’histoire. Un pêcheur déterminé en préserve quelques-uns, ceux qui comptent, les dérobant du bout des doigts au courant. Ils les déposent sur la berge. Il est possible que le dos tourné, il en perde certains à l’eau du temps mais la plupart se logent entre les brins d’herbe et nourrissent le terreau mémoire. Au printemps, de ces trophées d’allégresse naît une floraison féconde. L’automne venant, le vent viendra rassasier aujourd’hui, hier et demain de pétales chatoyants.

Je compte à rebours

à l’envers ton amour – dit la chanson.

 

En passant

Tel un mirage

7 jours et déjà le sable chaud et les couchers de soleils rouge feu s’effacent.

Un jour, la pluie frappe les vitres dépourvues de poussière désertique; le suivant, nous nous débattons, aveugles, dans un brouillard nébuleux. Le froid me réveille la nuit, serpent entre les draps. Dans la pénombre, je m’échappe d’un songe où le soleil ne se cache que pour laisser la place à la lune et où les corps ne se couvrent que pour se vêtir de plus de couleurs.

L’hiver a avalé les nuances pour lancer les visages pâles dans une valse mélancolique. Heureusement, il y a les bourrasques, gifles sans relâche, et la presque brûlure des radiateurs portables qui font renaître le rouge sur les joues insensibilisées. Dans les cafés, la chaleur de proximité fait tomber les manteaux noirs et découvre une palette plus souple en pigments. Paris n’a pas changé. Grande dame, elle se tient sobre et digne dans le blizzard. A son approche, mon oreille retrouve les échos connus du train, mes épaules, leur adresse d’esquive du contact métropolitain. Suis-je jamais partie?

Heureusement, il y a les pas précipités de ceux qui n’oublient pas. La course sur le trottoir sale et la pression amicale soudaine de bras amis diffuse le manque à travers l’épaisseur des manteaux. S’y ajoutent les bises qui claquent aux oreilles et les rires, acolytes du soir, au-dessus de la bière pas si chère. Un soir-matin, ils chantent et dansent la France sans honte ni orgueil, je voudrais qu’ils viennent voler jusqu’en terre sèche avec moi. Dans mon nouveau foyer, la quête des outils quotidiens est mon périple mais, comme une amende honorable, les pistaches sont toujours enfouies dans la boîte à pain.

France, toi et tes grandes tablées qui ne prennent pas mesure du temps m’avaient manquées.

Nous sommes contrastes

Il attrape mon bol bleu de ses doigts fins, le tire à lui et pousse vers moi son assiette. Cet échange matinal de sucre et sel, banalité absolue, illustre la vie d’ici. Il est coloré, plus sombre encore contre ma peau qui parait bien pâle. Il dit d’ailleurs un jour, dans l’humidité d’une après-midi pluvieuse: tu es si blanche.

Ici, la couleur compte et s’affirme avec fierté. A chaque coin de la rue, d’où viens-tu ?  et des consonances bariolées, écho d’un cosmopolitisme féroce. Étrangers ils ne sont pas, puisque personne ne vient d’ici me glissait un dimanche une femme aux yeux gais assise près de ses livres. Sage, elle ajoutait, même ceux-là savent qu’au fond, cette terre ne leur appartient pas. 

A raison. On ne sait qui marqua la première empreinte et la terre n’appartient qu’à elle-même. Mutins, les mots s’enchevêtrent dans tous les langages à travers la ville. Au dessus des palmiers, alors que je râle dans ma langue natale, lancée dans ma course quotidienne après le temps, mes oreilles attrapent à la volée son bonjour autrichien. Plus tard, mon chauffeur, toujours accompagné de son sourire limpide escorté par le mouvement agile de ses mains sur le volant, me glisse un je t’aime rieur. C’est le mot le plus important à connaître n’est-ce pas ? 

Diversité dans les tailles, dans les formes et dans le son des voix. Réalités arc-en-ciel de notre monde multi-dimension. Alors parallèles, on soude nos mains pour ne pas laisser l’autre se perdre trop loin.

Eleutheria

C’est indéniable, il l’est, libre,

La liberté résonne dans sa bouche,

Sentence et affranchissement,

Il est libre de son corps,

Dans la lumière rosée du matin, il danse,

Sur une musique inaudible,

Il est libre du regard des autres,

Se promène nu publiquement,

Sous ses habits,

Ou nu tout court dans son appartement des nuages,

Les vêtements l’encombrent,

Lui et son mouvement tempo,

Il arbore alors sa nudité,

Bravade au vent frais de l’océan,

Il est libre du temps,

D’une activité à une autre, suit ses envies

Qu’importe la respectabilité des heures

Qu’importe les lois de la saison

Libre, il respire l’euphorie

Liberté ivre d’espace

Que ne connait que l’être cosmopolite

Loin de la frontière d’une langue

Ou d’un continent.

Être lumières

Dans mes songes, le monde est un univers noir au milieu desquels les êtres humains filent tels des astres dans une nuit sans lune. Chacun dessine une voie aux multiples courbes souples ou brutales. Je rêve que les plus brillants jaillissent dans la pénombre, étoiles caractérielles, et filent à tout allure. Au même moment d’autres, plus sages, roulent dans de longues courbes infinies.

Le plus fascinant reste l’instant dont j’imagine leurs interactions. Pour certains, ce seraient une lente étreinte vertueuse, arabesques sensibles au gré d’un vent invisible. D’autres, à l’image des mes propres rencontres, seraient plutôt sujets aux impacts imprévus. Une étoile éblouissante en percute une autre et, invariablement, transforme sa trajectoire radicalement .

Dans mon esprit, cet écosystème complexe vit du désordre inhérent au monde. L’aléatoire est son fondement ; plus l’entropie est grande, plus les consciences ont conscience d’exister.