Perles

Reviennent l’angoisse d’une rivière trop calme. Des jours comme des perles blanches qu’on enfile sur un fil fin. Les perles – jours- tombent hétérogènes mais analogues. Des petits éclats de vie brillants sur certaines, de légères ombres dans les crevasses d’autres. Une perle après l’autre. Quand viendra la fin?
J’ai grandi sans m’en rendre compte. Un matin, je m’éveille énnéagonale, deux-fois-deux deux. C’est moche, ça grince sous la dent, c’est bientôt un quart de siècle. 24 et un nuage de poussière de rêves non réalisés et de promesses non tenues. 24 temporelles comme les heures d’une journée. 24 couleur froide chrome.
24 comme l’alphabet qui manquait de deux lettres.

Et encore dans mes pensées, les images sombres des écrans du quotidien. « La terre est ronde comme une bombe » chantait la voix de mon enfance. Pas de pleurs sur les pays effacés. Pas de prière pour les droits oubliés. En face, mon petit coeur orgueilleux qui n’aime pas le nombre 24 se tait. Naissance a accordé 50 pas d’avance, cela vaudra bien un respectueux silence.

Et puis rien à voir. Lettre à l’amour qui ne se dit pas:
Il est très beau, tu sais, avec l’air mystérieux que lui donne ses peines passées. Il a les mots durs, parfois, de ceux qui ont une enfance pleine de cauchemars dont il crie encore la nuit, mais il a les gestes doux d’un amant bienveillant. 

 

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Le mauvais, le bon, le beau et le laid

Identité clé, sa peau trop claire/foncée, sa langue trop intelligible/ancrée dans ses origines, il n’appartient pas aux boîtes. Il est le futur et j’appartiens au passé. Je viens d’une ravissante boîte de porcelaine, blanche, innocente, peinte d’un soupçon de renouveau. Chaque jour, je grimpe le mur, et atteins quelques fois la frontière avec fierté. Je m’assied sur le bord, tremblante – peur du vide – et apostrophe les voisins. Parfois absents plus souvent m’ignorant, ils vivent dans leurs propres carrés fermés. Si ma voix brise le quotidien, ils me rappellent vivement quelle est ma place, dans ma belle boîte fragile.

Je ne partagerai pas leurs murs, je suis d’ailleurs. Lui est futur.

Je m’en moque, j’y suis déjà, au paradis. Ange blond rieur tend les bras et fait tourner habilement le cercle sur ses hanches fines. Il a des boucles souples, des effervescences claires comme l’écume de vagues tranquilles. Elles me chatouillent la nuque lorsque dos à dos, on partage le poids de nos deux corps fatigués. Il brille au soleil.

Je rêve que mon nom perde un L, pour gagner ses ailes. Lui dévisage les boîtes depuis les nuages.

 

De l’aplomb à perdre les plombs.

Les posters sont attachés au tableau blanc et nous voilà tous à chercher les oppositions; à force de tourner la tête, j’en viens à perdre mon Nord. La situation porte à rire, alors que pour une fois mes pieds sont sagement soumis à la gravité, mon esprit se balade riant au nez des règles terrestres.  Asymétrique ou symétrique? (A)symétriquement symétrique ou symétriquement-a-symétrique?

Au fil des jours, mon identité se dilue dans un flot d’adjectifs incongrus et souvent contraires. Je ne sais plus que répondre à ces questions personnelles et souvent j’en reviens à l’angoisse qui le tient éveillé, lui, ses grands yeux amandes ouverts au petit matin: quelle est la réalité? Sommes-nous définis par ceux que l’on aime, ce que l’on fait, ce en quoi on croit, ce que l’on dit ou ces pensées fugacent qui jaillissent de neurones embrumés?

Alors j’illustre mon trouble comme pour un projet scolaire: un peu de grotesque telle la voiture retournée au milieu de la ville sous un soleil brûlant, une goutte de discipline comme une boiterie forcée de marcher au pas, et finalement une particule contestataire à l’exemple des plaines boisées qui font fi des monticules érigées par une main humaine meutrière.

En passant

Fer contre chair

Assise sur le canapé, je regarde mes mains. Elles ne sont plus lisses, comme dans mon enfance, elles ont de nouveau la peau fripée, caractéristique aux hommes du dehors. Elles apparaissent mi-teintes de soleil, mi-rosées par le contact récent avec le métal. Cals, peau tendre, saillie et lignes de carnation.

Et ça te plait ici? Ma langue me trahit et l’histoire défile d’elle même: mes préjugés sauvages, ma fuite vers le grand Ouest, et une histoire d’amour déconcertante avec les plages dorées toutes de métal ornementées.

Les anneaux tintent à la brise marine. L’artiste oscille sur sa ligne, qu’il choisit d’obéir plutôt que de dompter et les balles s’approprient un cercle parfait entre ses mains agiles. Le sourire qui trône sur son visage d’enfant ravi paraît se diffuser et tatouer les âmes voisines. L’enthousiasme contamine chacun à tel point que, celui qui, pour moi, compte un petit peu plus, s’en ira les bras emplis de nouvelles promesses rondes d’amusement.

Il est bientôt l’heure de la nuit, ils iront bientôt grimper le long de leurs arbres d’acier. Ils s’assiéront face à la mer, ou s’accroupiront sur leurs perchoirs. A son habitude, l’étranger d’ici et de là-bas lèvera les bras au soleil pour saisir une énergie céleste pendant que les autres feront danser une fumée douce devant les yeux des passants. Enfin, la lune. Enfin, le hurlement de la meute, gratitude au crépuscule.

En passant

En demi-teinte

Cela commence par une anomalie, une anfractuosité large parmi les cotons du ciel. Entre deux soubresauts du vent, j’harponne l’instantané fugace d’une galaxie nuageuse. Après les secousses-air, viennent le frémissement fiévreux d’une ville du Sud. Dans l’écho des apostrophes, on perçoit le pouls vibrant d’une population sanguine. Les mains s’agitent. Elles roulent contre les feuilles de blé, écorchent les carcasses publiques, s’élèvent devant les voitures filant sur le boulevard. Les « r » au doux roulement se réverbèrent encore et encore contre les pierres de mille ans d’âge et se logent au creux des arches antiques de la cathédrale centrale. A ses pieds, les femmes, penchées sur leur ouvrage, tissent leur religion avec des feuilles de maïs.
Au milieu d’une plaine, l’Histoire s’érige, contre la pluie acide et la chaleur sourde, en des tombeaux-sommets ornementés de visages animaux sauvages. Au loin, la poussière surnaturelle jaune s’insinue entre les maisons, ruines et âmes isolées.

Je trouve le temps de faire glisser mes mines sur les feuilles blanches entre mes conversations bancales trilingues et mes passages au musée. J’aime la partie où l’on devine seulement les traits, le mouvement, cet instant du contraste entre l’ombre qui dresse le caractère et le blanc prometteur. Ma nouvelle amie aux couleurs rousses trouve ça beau, mes traits embrouillés et mes mains grises de graphite. Moi, j’aime son unique tracé précis et l’esprit enfant qui habite ses dessins.
Finalement, on s’entend toutes les deux sur les couleurs – oh, toutes ses si belles couleurs! – qui habitent Mexico.

Où ira-t-on

Les fêtes sont passées; l’année entreprend déjà de s’avancer, prudente sur la glace, vers février. Les secondes se sont écoulées, encore, à toute allure. Une respiration plus tard et la jeunesse a mûri. Jours devenus mois, mois devenus saison, saisons devenus année et le futur est passé.

Les jours s’égrènent discrets, tels les gouttes de rosée qui roulent au bas des feuilles au petit matin dans la plus grande pudeur. A peine lundi que dimanche s’annonce, dix journées en une: les pages avant le soleil, le café sur l’océan, la pluie, la couleur neutre du bureau, l’hyperactivité du déjeuner, la nuit, l’instruction tardive, la chaleur d’un lit partagé.

Ils glissent les moments, ils s’éloignent sur le fleuve tranquille de l’histoire. Un pêcheur déterminé en préserve quelques-uns, ceux qui comptent, les dérobant du bout des doigts au courant. Ils les déposent sur la berge. Il est possible que le dos tourné, il en perde certains à l’eau du temps mais la plupart se logent entre les brins d’herbe et nourrissent le terreau mémoire. Au printemps, de ces trophées d’allégresse naît une floraison féconde. L’automne venant, le vent viendra rassasier aujourd’hui, hier et demain de pétales chatoyants.

Je compte à rebours

à l’envers ton amour – dit la chanson.

 

En passant

Tel un mirage

7 jours et déjà le sable chaud et les couchers de soleils rouge feu s’effacent.

Un jour, la pluie frappe les vitres dépourvues de poussière désertique; le suivant, nous nous débattons, aveugles, dans un brouillard nébuleux. Le froid me réveille la nuit, serpent entre les draps. Dans la pénombre, je m’échappe d’un songe où le soleil ne se cache que pour laisser la place à la lune et où les corps ne se couvrent que pour se vêtir de plus de couleurs.

L’hiver a avalé les nuances pour lancer les visages pâles dans une valse mélancolique. Heureusement, il y a les bourrasques, gifles sans relâche, et la presque brûlure des radiateurs portables qui font renaître le rouge sur les joues insensibilisées. Dans les cafés, la chaleur de proximité fait tomber les manteaux noirs et découvre une palette plus souple en pigments. Paris n’a pas changé. Grande dame, elle se tient sobre et digne dans le blizzard. A son approche, mon oreille retrouve les échos connus du train, mes épaules, leur adresse d’esquive du contact métropolitain. Suis-je jamais partie?

Heureusement, il y a les pas précipités de ceux qui n’oublient pas. La course sur le trottoir sale et la pression amicale soudaine de bras amis diffuse le manque à travers l’épaisseur des manteaux. S’y ajoutent les bises qui claquent aux oreilles et les rires, acolytes du soir, au-dessus de la bière pas si chère. Un soir-matin, ils chantent et dansent la France sans honte ni orgueil, je voudrais qu’ils viennent voler jusqu’en terre sèche avec moi. Dans mon nouveau foyer, la quête des outils quotidiens est mon périple mais, comme une amende honorable, les pistaches sont toujours enfouies dans la boîte à pain.

France, toi et tes grandes tablées qui ne prennent pas mesure du temps m’avaient manquées.